Deux principes pour le travail pendant le Ramadan : continuité et intelligence de situation.

« Il s’agit véritablement d’une philosophie du jeûne qui arrive à la contemplation du monde, de l’univers, de la nature et des relations humaines. »GENDARME BOUHARB

Mohamed-Ali BOUHARB, Aumônier en chef-adjoint à l’armée de terre pour le culte musulman

Deux principes pour le travail pendant le Ramadan : continuité et intelligence de situation.

Entretien avec Mohamed-Ali BOUHARB, Aumônier en chef-adjoint à l’armée de terre pour le culte musulman.

Qu’est-ce que le Prophète Mohamed a demandé exactement pour le jeûne du Ramadan ?

Il faut d’abord rappeler des fondamentaux. En quoi le Ramadan a-t-il une importance primordiale en islam ? Le « Ramadan » n’est pas l’expression juste. L’expression juste est « le mois de jeûne de Ramadan ». Le mois du Ramadan, dans le calendrier lunaire, est celui où l’islam a été révélé par l’ange Gabriel au Prophète Mohamed et c’est pendant ce mois que le croyant musulman observe le jeûne. Cela a été décidé par le Prophète en fonction de la révélation qui lui a été inspirée. Cette pratique est une philosophie de l’âme et du cœur qui rappelle à l’homme la nécessité des moyens de subsistance qui ne dépendent pas de lui – principalement manger et boire.

Dieu invite à ce rappel de la dépendance vis-à-vis de lui afin que le croyant prenne conscience de sa miséricorde dans les moyens dont il dispose pour vivre, puisqu’à la rupture de la journée de jeûne, où il reprend pleinement possession de lui-même. C’est la finalité propre de cette pratique. Cela a pour conséquence de prendre conscience que, sur terre, il existe des personnes qui n’ont pas la possibilité de vivre décemment par une nourriture suffisante. Le jeûne permet de se mettre à la place de celles-ci et donc d’amener l’humanité à davantage de solidarité entre les plus riches et ceux qui le sont moins, ce qui va engendrer d’autres conséquences : l’aumône, la générosité, la solidarité par souci de l’autre et donc le don.

Pour un homme de foi, à quelques jours du début du Ramadan, comment appréhende-t-on son arrivée ?

Deux à trois mois avant, on commence à l’évoquer, on se prépare psychologiquement à la venue de ce mois, on en a une envie hâtive. Il y a la pré-période qui amène le croyant à se projeter dans la manière dont il va vivre ce mois de jeûne par rapport à ce qu’il a vécu dans l’année. Dans la conscience musulmane, le mois de Ramadan est un mois d’entraînement pour onze mois d’école. Le Ramadan doit concentrer la vocation puissancielle donnée par Dieu, c’est-à-dire l’émanation de la puissance divine à travers le croyant musulman, afin que celui-ci se dote de la plus grande force de caractère pour appliquer des principes et les mettre en application le reste du temps de l’année où l’on n’est pas privé de tous nos moyens. En bref, là où j’ai le moins la possibilité d’agir, je me ressource le plus possible pour être en capacité de mieux agir quand tout sera possible. Il s’agit véritablement d’une philosophie du jeûne qui arrive à la contemplation du monde, de l’univers, de la nature et des relations humaines. Ces relations dépassent naturellement la simple communauté de foi pour s’élargir à l’ensemble de l’humanité. C’est la raison pour laquelle le musulman pendant ce mois se doit d’être, plus que tous les autres mois, le meilleur ambassadeur des valeurs universelles véhiculées par l’islam.

Que conseillez-vous aux musulmans dans le cadre de leur activité professionnelle pour la pratique du Ramadan ? La discrétion, la demande d’un aménagement du travail ?

Dans le cadre des institutions militaires, les cultes sont ouvertement reconnus et le droit de pratiquer sa religion est garanti.  Il y a une communication et une transparence totale sur la possibilité et la liberté de pratiquer le jeûne, naturellement, à condition de garantir une continuité de la mission. Nous sommes dans une mission de service public et si la nature de celle-ci s’avère incompatible, alors on est amené à une indisponibilité circonstancielle. A fortiori, les personnels qui me consultent n’ont pas à dissimuler leur statut de jeûneur, il leur est garanti constitutionnellement et donc juridiquement par les autorités hiérarchiques. Cependant, il est vrai qu’en fonction des situations, certains personnels, compte tenu de la couverture médiatique défavorable à l’islam, décident de demeurer discrets. Les personnes qui viennent me voir concentrent plutôt leurs demandes d’abord sur les questions pratiques liées à l’observance du jeûne – ce qui est licite et illicite, car dans les milieux militaires, on arrive souvent à être dans des situations atypiques. Elles me consultent aussi sur des questions de foi : la période du jeûne étant celle d’un recueillement, elle est naturellement propice à des interrogations supplémentaires sur la foi, l’histoire, la psychologie de l’islam. C’est une occasion de parfaire ses connaissances et sa compréhension.

Que conseillez-vous aux personnes qui ont des personnes musulmanes dans leur équipe ? Doivent-elles proposer d’alléger leur rythme ou continuer comme si de rien n’était ?

Je ne conseille jamais d’aménager : le traitement différencié n’entraîne jamais une égalité de traitement. On ne peut demander une égale considération digne des personnes par des traitements circonstanciés en fonction des cultes des uns ou des autres. Au contraire, je rappelle que l’islam existe depuis 14 siècles et s’est adapté à toutes les sociétés du monde, dans toutes les aires géographiques du globe. Ce n’est pas seulement une religion, mais aussi un système englobant d’un point de vue culturel, économique, politique, juridique, qui trouve normalement son enchâssement à l’intérieur de toutes les sociétés constituées, et a fortiori en France. Il n’y a pas de contre-indication à être citoyen en général et militaire en particulier, d’honorer son devoir et de bénéficier de ses droits, tout en étant musulman et en pratiquant le jeûne du mois de Ramadan. J’indique à toutes les autorités de commandement qui ont des subordonnés musulmans, que les fondements sécularisés qui régissent la vie professionnelle trouvent leur écho dans l’éthique musulmane, qui vise à renforcer ces spécificités de l’activité humaine et non pas à les contourner. Il faut donc conseiller, et c’est là le but de ma mission, et informer sur ces possibilités de contribuer et de concourir à la continuité du service tout en assurant la liberté de culte des militaires de confession musulmane. Une véritable gymnastique de l’action pragmatique !

Un cas concret : que conseillez-vous à un manager qui doit organiser un déjeuner d’équipe avec un client en plein Ramadan, alors qu’il a des musulmans dans son équipe ?

Le repas étant l’un des moments qui ponctue la vie de l’entreprise entre clients, partenaires, collaborateurs etc.., l’impact du jeûne sur ce moment qui favorise la vie de l’entreprise, peut être préjudiciable. D’autant plus qu’il met de facto en lumière une dimension culturelle et/ou religieuse qui n’entre pas en compte dans les pratiques professionnelles usuelles. Dès lors, il y a deux écoles de pensée au sein de l’entreprise. Tout d’abord celle de l’intelligence de situation émanant des niveaux décisionnaires, qui vont s’efforcer d’ajuster le calendrier événementiel en fonction du niveau de contribution du personnel concerné. Ensuite, celle de l’intelligence de situation de la part des jeûneurs qui vont en âme et conscience, et donc en responsabilité, décider de maintenir leur jeûne avec  toutes les conséquences afférentes, ou bien de le reporter, convoquant ainsi les permissions existantes au sein des multiples avis émanant de la jurisprudence musulmane. On observe depuis deux décennies le fil conducteur de ces deux intelligences de responsabilité qui permettent de prendre une décision tout en étant responsable, et pour le personnel musulman d’effectuer une lecture des priorités, entre la pratique du jeûne, la crainte de perdre son emploi ou de s’attirer la déception ou la disqualification de son entourage familial. Le vrai problème est le déficit de communication caractérisé par les instances professionnelles, tant du côté des ressources humaines que celui des autorités religieuses qui demeurent encore frileuses sur ces aspects et ne préfèrent pas, hélas encore, se prononcer sur ces sujets épineux…

Il y a donc de vrais chantiers à mener sur ces questions relatives au culte musulman et à la vie en société, y compris dans le monde de l’entreprise et de l’administration.

Propos recueillis par Lucy de Noblet, mis en ligne le 29 juin 2014

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