Ecologie et boycott d’Israël : le point de vue d’un rabbin vivant en Israël

Photo David ROSEN

« Le paradigme qui intègre  l’essentiel des valeurs (du développement durable) est le concept du Shabbat.  » Rabbin David ROSEN

Ecologie et boycott d’Israël : le point de vue d’un rabbin vivant en Israël

Entretien avec le Rabbin David ROSEN, Directeur des Affaires interreligieuses – American Jewish Committee.

Avant d’aborder la question de l’écologie, puisque l’appel d’Oxfam au boycott de Sodastream a relancé le débat sur le boycott des produits israéliens, pouvez-vous nous dire quelle est votre vision sur ce sujet ?

Sur le principe, je pense qu’il est moralement juste d’éviter et de décourager les entreprises dans les régions où le droit international et les droits de l’homme ne sont pas respectés. Je vois cependant trois problématiques à poser sur ce sujet. 1. Est-ce que les mêmes critères moraux sont appliqués partout, plus spécifiquement dans les pays puissants tels que la Chine, l’Arabe Saoudite ? 2. Les pays qui ne sont pas en conflit sont-ils tenus à rendre compte d’une même responsabilité avec des pressions similaires (puisqu’un pays en paix devrait être tenu à des standards encore plus élevés que les pays qui connaissent un conflit national), cf. le traitement des Roms par les pays d’Europe de l’Ouest. Si la réponse est à ces deux questions est négative, alors je pense que cela prouve  qu’il y a quelque chose de moralement problématique, voire sinistre, dans les actions engagées contre Israël. 3. Une distinction doit être faite entre la situation dans les territoires occupés (dans lesquels le non respect du droit international est justement dénoncé, même si cela est vivement contesté) et l’Etat d’Israël en lui-même qui est une démocratie dynamique, avec le suffrage universel, un état de droit devant lequel tous les citoyens sont responsables. Ceci est très difficile à faire (mais pas impossible) ; la majorité des défenseurs du boycott contre Israël n’opèrent pas cette distinction et visent ainsi injustement et immoralement le seul pays démocratique au sein du monde arabe et qui a, d’une certaine manière, des vertus démocratiques que n’ont pas nombre des pays qui visent Israël.

Ces boycotts ont-ils un effet sur les entreprises, la population, les choix politiques d’Israël ?

Je ne suis pas un expert, mais je pense qu’elles ont aujourd’hui très peu d’effet. Je crois aussi qu’Israël a une économie d’un tel dynamisme, notamment dans le domaine de la High Tech, et il existe un tel intérêt du monde développé pour tisser des liens plus étroits avec Israël, que même si de telles actions croissaient, l’impact en serait limité.

Dans une situation de conflit, la majorité de toute population, quelle qu’elle soit, voit la critique extérieure comme le reflet de préjugés et d’une hostilité (que ce soit vrai ou non) et cela ne fera que renforcer les attitudes extrêmes.

Vous souvenez-vous quand et comment a commencé votre intérêt pour les enjeux environnementaux ?

En toute honnêteté, pas du tout. Je crois que toute personne qui grandit dans une famille marquée par une sensibilité spirituelle, et surtout une sensibilité biblique pour le Créateur et la Création, doit avoir une conscience environnementale dès l’enfance.

Comment définir l’approche juive de la notion de développement durable ?

Aux fondements même de l’enseignement biblique, on trouve l’affirmation que non seulement parce que nous sommes des hôtes temporaires dans ce monde, mais aussi parce que notre monde a été créé par Dieu et par conséquent Lui appartient en réalité à lui seul, la propriété humaine de la terre ne peut être qu’une location ; lui accorder toute autre signification serait à la fois impie et en définitive immorale.

Par ailleurs, au cœur de l’enseignement biblique réside l’idée que l’homme est plus que le simple sommet de l’éco-système. La personne humaine est dotée d’une nature divine qui rend toute vie et dignité humaines inaliénables et d’une valeur infinie. En effet, non seulement la destruction injustifiée d’une vie humaine est le plus terrible des actes, mais nos sages enseignent que tout manque de respect pour un autre est un manque de respect envers Dieu lui-même, puisque nous sommes tous créés à l’image de Dieu. De plus, notre humanité-même exige des devoirs spécifiques, responsabilités et objectifs, à commencer par la relation à la Création. Par conséquent, la Bible décrit la personne humaine comme étant placée dans le monde, dans le jardin d’Eden, « pour la travailler et la préserver ». En effet, la tradition juive décrit cette tâche comme une collaboration, mandatée divinement, avec Dieu dans la divine Création. Par ailleurs, la Genèse enseigne que la principale mission de l’humanité et son objectif sont l’obéissance à la loi et à la volonté de Dieu, dont l’observance assure notre bien-être ; et au cœur de cette loi morale sont nos responsabilités les uns envers les autres, nées de la reconnaissance de la dignité de toute vie humaine.

Cette conscience que nous sommes tous des hôtes, que nous sommes vulnérables, conduit à la reconnaissance que le développement durable n’est possible que là où il y a une responsabilité sociale, spécialement pour les plus vulnérables de la société. Le paradigme qui intègre l’essentiel de toutes ces valeurs au cœur de l’enseignement biblique – comme il apparaît dans le Décalogue – est le concept du Shabbat.

Quelle est la signification exacte du Shabbat ? En quoi est-il un paradigme du développement durable ?

Au cœur du concept du Shabbat, on trouve l’idée que notre ambitieuse créativité humaine doit être disciplinée. En premier lieu, pour assurer nos propres équilibre moral et sens de la mesure, afin que nous ne désillusionnions pas à croire que « ma force et la puissance de ma main m’ont apporté tout ce succès » et que nous ne nous conduisions pas sans aucune retenue morale.

Le grand Rabbin du 19ème siècle Samson Rafael Hirsch s’exprimait ainsi : « Le h nous a été donné afin que nous ne devenions pas arrogants dans notre domination de la Création de Dieu (…), que nous nous retenions ce jour d’exercer notre façon humaine sur les choses de la terre, et ne prêtions nos mains à aucun objet à une fin de domination humaine. (…) Le monde emprunté est comme rendu à son Divin propriétaire afin que nous comprenions qu’il ne nous est que prêté. Le jour du Shabbat, tu te détournes de ta glorieuse maîtrise de la matière du monde et tu te places, avec le monde, en reconnaissance, aux pieds de l’Eternel, ton Dieu. ».

Par ailleurs, en insistant sur l’obligation d’assurer le repos de toute personne quel que soit son rang et même sur le besoin de la vie animale de récupérer le jour du Shabbat, d’autres limites  morales sont posées sur notre pouvoir temporel et le principe du caractère sacré et de la dignité de la vie est renforcé.

Toutefois, en plus de ce paradigme éthique hebdomadaire, la Bible contient un paradigme éthique septennal qui mène plus loin encore les idées contenues dans le Shabbat hebdomadaire. C’est le modèle de l’année sabbatique, décrit par Lévitique 26 comme le moyen de garantir une sécurité durable pour notre société. Cette téléologie de l’observance du Shabbat est enraciné dans Lévitique 25:23 « le pays m’appartient (dit le Seigneur) et vous êtes chez moi des étrangers et des immigrés”.

De quelle manière le monde dans lequel nous vivons est-il en contradiction avec les valeurs que vous décrivez ?

Aujourd’hui, nous pouvons justement comprendre ces textes de façon encore plus littérale qu’avant, parce que les conséquences du comportement humain sur notre environnement sont si apparentes. Avarice humaine, arrogance débridée, insensibilité et manque de responsabilité envers notre environnement ont pollué et détruit beaucoup de nos ressources naturelles, modifié le climat en général en mettant en danger nos pluies et nos moissons, et menaçant même la vie sensible sur la planète.

Le modèle biblique que j’ai décrit est enraciné dans une vision morale qui exige que nous affrontions les dangers posés par l’arrogance humaine. Car c’est l’arrogance qui justifie l’avidité, l’exploitation, l’irresponsabilité et la violence envers autrui. Dans les Ecritures, l’attention particulière aux plus vulnérables dans notre société est fondamentale, mais l’importance que nous nous reconnaissions nous-mêmes comme vulnérables – nous sommes tous des hôtes temporaires dans le monde de Dieu – est tout aussi fondamentale. Une telle conscience peut nous conduire à mener une vie plus responsable envers nous-mêmes, nos voisins, nos communautés, nos nations, notre humanité, notre écologie etc.

Cela peut aussi instiller la conscience du fait que nous sommes de potentiels maillons d’une très longue chaîne de l’énorme responsabilité devant laquelle cela nous place. Dans le traité Ta’anit du Talmud, un homme juste nommé Honi le Traceur de Cercles voit un autre homme planter un caroubier et lui demande combien de temps il faut pour que cet arbre donne des fruits. L’homme lui répond que cela prendrait soixante-dix ans. « Crois-tu que tu vivras soixante-dix ans ? » lui demande Honi. L’homme répond « Comme mes pères avaient planté pour moi, je plante pour mes enfants. »

Ne trouvons-nous pas dans ces paradigmes et leurs valeurs centrales, une éthique universelle sans doute plus essentielle que jamais dans notre monde moderne globalisé ?

Propos recueillis par Lucy de Noblet, publié le 24 mars 2014

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