Le laïcisme discrédite l’idéal de laïcité auprès des chrétiens d’Orient

Photo Mgr  P GOLLNISCH 2012« En Orient, un chef d’entreprise va être chrétien, sunnite ou chiite. Les religions doivent être capables de vivre à distance du politique car la distance permet une liberté mutuelle et une distance critique.» Mgr Pascal GOLLNISCH, Directeur général de l’Œuvre d’Orient

Le laïcisme discrédite l’idéal de laïcité auprès des chrétiens d’Orient

Entretien avec Mgr Pascal GOLLNISCH, Directeur général de l’Œuvre d’Orient

Quel est le rôle de l’Œuvre d’Orient ?

Depuis un peu plus de 150 ans, nous travaillons à aider les chrétiens d’Orient à remplir leur mission là où il y a territoire historique d’une église orientale catholique ; pour faire un panorama rapide : l’Éthiopie et l’Érythrée, l’Égypte, la Syrie, la Jordanie, Palestine-Israël, l’Irak, l’Iran, la Turquie, Ukraine, Roumanie et puis l’Inde aussi, notamment le sud-ouest de l’Inde, les Etats autour du Kerala. Ce sont des lieux où il y a des églises orientales dans leurs racines historiques. Nous n’aidons pas les églises qui sont en diaspora, en Australie, en Suède, au Canada, aux États-Unis, en Europe, etc. Nous n’aidons pas non plus l’église latine comme telle, nous ne participons pas au développement de la latinité dans cette région, nous ne sommes pas non plus en soutien direct de l’islam ou des communautés musulmanes, juives ou orthodoxes, seulement les Eglises orientales catholiques, c’est un concept précis.

Nous aidons donc ces catholiques en Orient à remplir leur mission qui, elle, est au service de tout le monde et telle que eux-mêmes l’envisagent. Les œuvres catholiques en Orient sont réputées pour être au service de tous.

Qu’est-ce qu’il vous a amené personnellement à occuper votre position actuelle ?

Pour un prêtre catholique, c’est assez facile, c’est mon évêque qui m’a mis à la disposition de l’Œuvre d’Orient. J’avais un certain intérêt pour ces régions orientales, sans penser à y exercer un ministère mais plutôt par curiosité intellectuelle et touristique…

Que pensez-vous de l’attitude de la France envers la situation au Moyen-Orient ?

D’abord, il faut être conscient que la France est encore un pays écouté en Orient parce que la culture française, la francophonie ont un rôle important en Orient, la présence française était longue, historique, c’est un pays bien connu, la plupart des évêques irakiens parlent français parfaitement, nous évaluons à plus de 250 000 les élèves qui reçoivent au Proche-Orient un enseignement en français uniquement grâce aux religieux et religieuses catholiques.

Deuxièmement, nous avons commis des erreurs. Je considère qu’actuellement la position française sur la Syrie est dans une impasse, je ne prétends pas porter de jugement sur les positions de la France au début de la crise, je dis simplement qu’aujourd’hui, au bout de bientôt cinq ans, nous devons comprendre que nous sommes dans une impasse sur trois axes majeurs qui représentaient la position de la France en Syrie qui étaient : d’anticiper un proche départ d’Assad, d’anticiper un changement et une adaptation de la diplomatie de la Russie, de mettre en œuvre une opposition syrienne modérée capable de constituer un gouvernement alternatif.

Devant cette triple impasse, il convient de remettre les choses à plat, de revoir les choses autrement et de retrouver une possibilité de médiation car on a pris parti pour un camp qui est l’opposition en réclamant très fortement le départ d’Assad, donc on ne peut plus discuter.

Il faut qu’on arrête de penser que l’on peut discuter avec le régime syrien si nous mettons en avant le départ du président Assad, nous l’avons fait, nous l’avons trop fait et ça n’a pas donné de résultats. Moi je demande à une diplomatie qu’elles produisent des résultats, pas simplement qu’elle soit subtile, symbolique, tout ce que vous voulez.

Sur l’Irak, la position de la France est tout à fait autre, elle a une certaine opportunité dans la politique irakienne étant donné que la France est le seul grand pays avoir refusé l’invasion de l’Irak, moyennant quoi elle s’est mis à dos les milieux chiites qui sont venus au pouvoir grâce aux Américains, le précédent gouvernement irakien était très antifrançais. Maintenant il y a un nouveau gouvernement au pouvoir, chiite, que la France peut plus facilement approcher, c’était le sens de la visite du ministre Fabius et du président Hollande à Bagdad. Puis celle de Fillon et de Pécresse. C’est un peu aussi les évêques qui ont été les premiers à le faire, qui ont montré que l’on pouvait venir.

Sur l’Irak, on a de bonnes relations avec les Kurdes, on a un rôle de soutien militaire et d’influence auprès des différents partis kurdes, sunnites, chiites mais le Daech lui-même est un mouvement d’une violence inouïe, d’une sauvagerie inouïe et qu’il faut neutraliser sans états d’âme.

 Vous êtes plutôt pour une solution musclée (vous avez parlé de « neutraliser » les djihadistes, de créer d’une milice armée pour protéger les chrétiens, vous avez également jugé cet été que les frappes américaines étaient totalement insuffisantes), que pensez-vous de l’attitude du pape François au sujet du Moyen-Orient ? Et en général concernant la résolution des conflits ? La manière douce lui a plutôt bien réussi ces derniers temps ?

Ce n’est pas dans mon rôle de commenter les propos du Saint-Père mais, pour être gentil, je vais le faire quand même. La nécessité de « neutraliser » le Daech a été constant dans les propos du pape, en demandant une action qui rentre dans le cadre du droit international. Mais parce que le pape est pape, ses propos ne sont pas les propos d’un va-t-en-guerre, ce n’est pas à lui d’évoquer les moyens, il est un homme de paix.

Je pense qu’il faut neutraliser le Daech en tant que force, cela veut donc dire détruire son armement, détruire ses lignes de commandement, détruire ses moyens de transmission, détruire ses sources d’approvisionnement en armes, en carburant, en combattants… Une fois qu’on aura neutralisé les moyens de commandement, les forces du Daech, un travail en profondeur pourra se faire, un travail de conversion des cœurs, c’est-à-dire que les gens comprennent qu’ils ont d’autres chemins que celui de la violence et la persécution d’autrui, de ceux qui ne pensent pas comme eux. Ca, c’est un travail long parce que c’est un travail spirituel, c’est aussi un travail d’ordre politique.

Si on est dans un gouvernement d’unité nationale, on pourra obtenir que les tribus sunnites rentrent dans un projet national et tournent le dos au projet du Daech.

Comment voyez-vous l’avenir au Moyen-Orient ?

Il y a des causes économiques à la situation actuelle au Moyen-Orient : le début du printemps arabe, c’est un marchand tunisien qui n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Autrement dit, la classe moyenne ne supportait plus des dirigeants autoritaires. Et elle s’est alliée avec les milieux populaires pour enclencher des mouvements révolutionnaires, c’est ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte, en Irak, en Syrie. Le monde arabe doit se remettre en question sur la répartition des ressources.

Je comprends que des chefs d’entreprise hésitent à investir dans ces pays même si, au Kurdistan, beaucoup de grandes entreprises sont présentes, en même temps, il y a une classe moyenne qui est capable de vraies responsabilités, il y a une certaine souplesse du système, pas comme en Europe, il y a des gens qui sont travailleurs, il y a des ressources minières… Moi je trouverais intéressant qu’il y ait davantage d’investissements dans ces pays de la part des grandes entreprises françaises, ainsi que la formation en France de cadres dirigeants de ces différents pays.

Qu’est-ce que les religions ont à dire au monde économique ?

En Orient, un chef d’entreprise va être chrétien, sunnite ou chiite. Les religions doivent être capables de vivre à distance du politique car la distance permet une liberté mutuelle et une distance critique. Il faut que les religions se donnent les moyens de ne pas être manipulées par les politiques, ce n’est pas les religions qui créent le conflit, il y a conflit entre les politiques des différents camps qui instrumentalisent les religions à leur profit.

En France, c’est évident que le laïcisme, qui est une ignorance du fait religieux et qui n’est pas du tout la laïcité, discrédite l’idéal de laïcité auprès des chrétiens d’Orient, ce qui est grave parce que même la « laïcité ouverte », pour reprendre l’expression de Sarkozy, qui a été proposée aux évêques par le Vatican, les a fait fuir parce qu’ils ne comprenaient par la différence entre laïcité et laïcisme qui est un athéisme d’Etat.

L’impact des religions vis-à-vis des chefs d’entreprise, c’est un double effet : qualifier le travail dans sa noblesse et sa dignité. Le travail n’est pas seulement gagner un salaire à la fin du mois, d’un point de vue chrétien la création dans la Genèse est présentée comme le travail de Dieu, et pour le septième jour Dieu s’arrête de travailler en laissant l’homme poursuivre l’œuvre créatrice dans deux domaines : la transmission de la vie et le travail. Il faut que l’entreprise se rende compte que la question du travail n’est pas simplement une productivité, mais c’est respecter l’homme au travail dans sa dignité.

Il y a un deuxième effet que peuvent avoir les Eglises ont : c’est, en montrant ce sens du travail, de rappeler qu’il n’y a pas que le travail ou l’argent et donc que l’entreprise ne peut pas être un absolu. Or je constate qu’en France tout doit passer sous les besoins économiques. La vie sociale ne se réduit pas aux besoins économiques. Il y a donc cette double approche du religieux : que le monde économique est à la fois un monde de dignité, de grandeur, qui mérite le respect et en même temps de rappeler que ce n’est pas l’alpha et l’oméga de la vie de l’homme.

Qu’est-ce que les religions ont à dire au sujet de la paix dans le monde ?

Il y a un dialogue interreligieux très intense. Quelquefois je vois des maires de grandes villes, des préfets, des présidents de conseils généraux, régionaux etc. qui font des espèces de rencontres inter religieuses, ils invitent l’évêque, l’imam, le rabbin et disent : « Je suis heureux que dans cette maison de la République vous puissiez vous retrouver, vous rencontrer, vous connaître », et nous on éclate de rire parce qu’on ne les a pas attendus pour se rencontrer, se connaître.

Par rapport à la paix, on peut dire que les religions ont quelque chose en commun : croire à des valeurs qui dépassent les enjeux individuels, voir communautaires. C’est parce qu’on se met devant des valeurs communes qui nous dépassent que l’on peut construire la paix.

Propos recueillis par Mireille Davienne, mis en ligne le 7 mai 2015

Pour en savoir plus : www.oeuvre-orient.fr

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