Le service national famille et société : une expertise pour les évêques sur les sujets de société

 

Photo Monique Baujard

“Les religions n’apportent pas de solutions techniques aux problèmes économiques et financiers. Elles offrent une réflexion sur l’homme et sur le sens de la vie”.

Monique BAUJARD, directrice du service national famille et société de la Conférence des évêques de France.

Le service national famille et société : une expertise pour les évêques sur les sujets de société.

Entretien avec Monique BAUJARD, directrice du service national famille et société de la Conférence des évêques de France.

Pouvez-vous nous présentez brièvement votre parcours ?

Après avoir travaillé près de 10 ans comme avocat au barreau de Paris, j’ai arrêté mon activité professionnelle qui devenait difficile à combiner avec une vie de famille avec quatre enfants. Je me suis alors tournée vers des études de théologie. En 1999, j’ai commencé à travailler au Secrétariat général de la Conférence des évêques de France. Un passage de trois ans à Bruxelles m’a donné ensuite la possibilité de collaborer avec la COMECE (Commission des épiscopats de la Communauté européenne) et de terminer une maîtrise de théologie à Louvain. A mon retour, j’ai été nommée directrice du Service national Famille et Société.

Pouvez-vous nous présentez le service national Famille et Société de la Conférence des évêques de France, que vous dirigez, ainsi que ses missions ?

Le Service national Famille et Société est un des dix services de la Conférence des évêques. Héritier de la Commission sociale de l’épiscopat, ses domaines de compétences ont été élargis au fil du temps. Il comporte aujourd’hui six départements : Famille, Politique, Economie, Europe, Santé (comprenant les aumôneries des hôpitaux et la pastorale des personnes handicapées), Justice (comprenant les aumôneries des prisons), Tourisme et Loisirs,  Environnement et Modes de vie. Au service des diocèses, sa mission est d’organiser des formations pour les responsables sur le terrain et d’offrir aux évêques une expertise sur des sujets de société. Le service est vraiment un lieu où l’Eglise s’intéresse à la vie quotidienne des personnes sous différents aspects et où « l’Eglise se fait conversation », selon la formule du pape Paul VI.

Au sein de votre service, le département Environnement et modes de vie a été créé en 2010. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les questions environnementales étaient suivies depuis longtemps par le mouvement Pax Christi. Le développement durable faisait l’objet d’un travail important au sein de Justice et Paix-France, qui est une commission rattachée à la Conférence des évêques. Les sujets étaient donc bien traités, mais de façon éparse. A la fois pour fédérer les réflexions et les travaux et pour montrer toute l’importance que les évêques attachent à ces sujets, il a paru important de leur donner une place particulière à l’intérieur des structures de la Conférence. C’est ainsi qu’est né le département Environnement et modes de vie, qui continue à bénéficier des expertises de Pax Christi et de Justice et Paix-France.

Est-ce que vous avez l’occasion de rencontrer et de dialoguer avec le monde économique ou des chefs d’entreprise à ce sujet ?

Le département est récent et le dialogue avec les entreprises se fait encore beaucoup au niveau des experts. Mais il commence à se développer au niveau de la Conférence des évêques tant en direction du monde économique que politique.

Avec Pax Christi, Justice et Paix-France et le service Famille et Société, les évêques de France travaillent sur les problèmes d’environnement – réchauffement climatique, épuisement des ressources de la planète et pollution – depuis plus de 15 ans. Voyez-vous une évolution en France dans ce domaine ?

Il y a eu, à l’évidence, une prise de conscience très importante au cours des deux dernières décennies. Avant le débat restait confiné dans des cercles d’initiés, aujourd’hui une grande partie de la population se sent concernée. Au niveau de la Conférence des évêques, un groupe de travail Ecologie et environnement, composé d’évêques, de théologiens et d’experts, a contribué à la sensibilisation des évêques et a proposé une lecture chrétienne de la crise écologique. Ce rapport intitulé Enjeux et défis écologiques pour l’avenir a été publié en 2012 (Bayard, Cerf, Fleurus-Mame). Sur le terrain, de nombreux groupes de chrétiens sont actifs dans le domaine de l’écologie, il y a aujourd’hui une vraie créativité pour changer, même à toute petite échelle, notre regard sur le monde et nos habitudes.

Plus globalement, qu’est-ce que les religions ont à dire face à la crise écologique ?

Les religions parlent du sens de la vie et proposent une certaine conception de la « vie bonne ». Le rapport susvisé indique très clairement que la crise écologique nous pousse à revoir radicalement notre conception du vivre ensemble et d’une « vie bonne ». En prenant conscience du caractère non-durable de notre modèle de développement actuel et du fait que sa poursuite met gravement en danger les possibilités de vie des générations futures, nous sommes obligés de nous demander ce qui nous permettra de vivre mieux, individuellement et collectivement. Il ne s’agit pas seulement de réfléchir aux conditions matérielles de notre vie, mais à ses fondements. Le rapport invite ainsi à revisiter notre rapport au temps, à l’espace et à autrui. Les chrétiens peuvent puiser dans leur vision de l’homme comme être relationnel et le sens de l’universel dont leur foi est porteuse, pour participer pleinement à ce débat de société.

L’exposition universelle de Milan, qui se tiendra du 1er mai au 31 octobre 2015, sur le thème Nourrir la planète, énergie pour la vie, sera l’occasion de sensibiliser à la protection de la création. Comment le service Famille et Société se prépare-t-il à cet événement ? Y participerez-vous ?

Ce n’est pas la vocation du Service Famille et Société de participer à toute sorte d’événements. Notre activité est pensée au service des diocèses. D’autres services d’Eglise, comme le Secours catholique, seront présents à l’exposition universelle et nous permettrons, ensuite, de transmettre aux diocèses les informations, réflexions, initiatives, etc. utiles sur le terrain.

Plus généralement, 2015 s’annonce comme une année-clé concernant l’environnement : 21e conférence climat à Paris, possible publication d’une encyclique sur l’écologie (en préparation en tous cas a confirmé le P. Lombardi peu après la visite de François Hollande au Vatican)… Qu’en pensez-vous ?

La 21e Conférence sur le climat à Paris s’annonce particulièrement importante. Il s’agit de trouver un accord qui entrera en vigueur à partir de 2020, quand les accords actuels prendront fin. Mais en 2015 doivent aussi aboutir les négociations, sous l’égide de l’ONU, des objectifs du développement durable pour la période 2015-2030. Les deux questions se croisent car le réchauffement climatique est bien lié à l’activité humaine et donc à nos modes de production et de consommation. Il s’agit donc d’intégrer au cœur de la réflexion économique, d’une part, le combat contre la pauvreté et les inégalités et, d’autre part, la finitude des ressources et les défis d’un développement durable. Un exercice qui n’est pas facile et qui revient à construire un véritable bien commun universel et actualisé. La réflexion actuellement en cours se réfère à des notions qui sont aussi celles de la pensée sociale de l’Eglise : respect de la dignité humaine, promotion du bien commun universel, sauvegarde de la Création, solidarité, idéal d’une vie simple et fraternelle, etc. Il ne serait pas étonnant que le pape François revienne d’une façon ou une autre sur ces enjeux.

Beaucoup justement espère la présence du pape François en France en 2015… Que pensez-vous de la position du nouveau pape sur les questions environnementales ?

Ce qui m’a frappé, c’est que dès l’homélie d’inauguration de son pontificat le 19 mars 2013, il a lié l’attention à l’environnement et l’attention aux personnes. Il ne les dissocie pas. Cette attention, cette vocation de « gardien » s’exerce aussi bien à l’égard de la Création qu’à l’égard des frères, que d’ailleurs à l’égard de nous-mêmes ! Ainsi les questions environnementales ne sont pas pour le pape un point de plus dont il faut se soucier, mais elles s’inscrivent dans une attitude fondamentale de l’homme, appelé à prendre soin de tous et de tout ce qui l’entoure.  Dans Evangelii Gaudium (n°215), il resitue cette attention à la Création justement dans un passage consacré à « avoir soin de la fragilité » où se croisent à nouveau les fragilités humaines et les fragilités de l’ensemble de la Création.

Le Service national Famille et Société a publié en février un livre d’une centaine de pages, Notre bien commun – Connaître la pensée sociale de l’Eglise pour la mettre en pratique1. Quel est son objectif ?

Comme le dit le sous-titre, l’objectif est de faire connaître la pensée sociale de l’Eglise qui reste largement inconnue, y compris de beaucoup de catholiques, et d’inviter à sa mise en pratique. Avec la crise les questions de justice sociale sont revenues dans l’actualité avec une urgence accrue. La pensée sociale n’offre pas de solutions toute faites aux problèmes d’aujourd’hui, mais ses principes peuvent guider une réflexion commune. Cette pensée est vivante et pragmatique, elle a toujours été élaborée à partir de l’observation de la réalité sociale. Elle peut se mettre en pratique dans la vie de tous les jours mais elle peut surtout éclairer les grandes orientations collectives de la vie politique et sociale.

Le livre, assorti d’un DVD, offre une initiation à cette pensée à partir de thématiques concrètes comme la politique, la propriété, le travail, les migrations, les familles et les styles de vie.

Face à la crise économique et financière, quel rôle les religions ont-elles à jouer ?

Les religions n’apportent pas de solutions techniques aux problèmes économiques et financiers. Elles offrent une réflexion sur l’homme et sur le sens de la vie. La crise économique et financière ne peut être dissociée de la crise écologique. Derrière toutes ces crises, se profile une crise beaucoup plus profonde, une crise spirituelle, une crise anthropologique due à la perte du sens profond de l’existence. Cela rejoint ce que j’ai dit déjà sur la nécessité de revoir notre style de vie et de remettre l’homme au centre de nos préoccupations, y compris économiques, et de veiller à son développement intégral. Il y a toute une réflexion chrétienne dans le domaine économique que vous trouvez, par exemple, en France, sous les plumes de Cécile Renouard et Gaël Giraud, ou encore, pour l’économie sociale et solidaire, chez Elena Lasida. Mais il y en d’autres et bien sûr, les papes se sont aussi très souvent prononcés sur les questions économiques (p.ex. Centesimus Annus de Jean Paul II, Caritas in Veritate de Benoît XVI et Evangelii Gaudium de François).

Que ce soit Notre Bien commun, Grandir dans la crise2 (mars 2011), vous publiez des ouvrages très pédagogiques… et très optimistes finalement !

Si ces livres témoignent de notre espérance chrétienne et peuvent donner confiance à d’autres, il me semble que leur but est atteint !

 Propos recueillis par Mireille Davienne, mis en ligne le 17 avril 2014.

1 Notre bien commun – Connaître la pensée sociale de l’Église pour la mettre en pratique, Conférence des évêques de France, service Famille et Société, Éditions de l’Atelier, février 2014, 119 p. + DVD, 10 €.

2 Grandir dans la crise, Conférence des évêques de France, service Famille et Société, Bayard/Cerf/Fleurus, février 2011, 91 p. 5 €.

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