Un bouddhisme appliqué…

Photo Boussart 1« Protège le pauvre d’avoir à désirer tes biens. Ne crée pas de taxes, réduis celles (qui sont élevées), Et libère la population de la peur Du percepteur qui se montre à sa porte. »

Nagajurna, cité par la Vénérable Marie-Stella BOUSSEMART, Septième présidente de l’Union bouddhiste de France.

Un bouddhisme appliqué…

Entretien avec la Vénérable Marie-Stella BOUSSEMART, Septième présidente de l’Union bouddhiste de France

L’Union Bouddhiste de France (UBF) a été créée en 1986. Pouvez-vous nous la présenter ?

L’UBF, fondée en 1986 par Jacques Martin, professeur d’économie à l’Université, est une fédération apolitique, à but non lucratif, chargée d’assurer les relations entre les associations bouddhistes et l’ensemble des pouvoirs publics et des instances religieuses, humanitaires et universitaires.L’UBF fédère bon nombre des associations et congrégations bouddhistes. Ses buts sont entre autres de présenter le bouddhisme comme l’un des grands courants spirituels de l’humanité à travers la diversité de ses traditions, de protéger ses valeurs et de renforcer les liens entre les communautés bouddhistes, issues de tous les pays d’Asie. Elle participe ainsi à l’intégration du bouddhisme et des bouddhistes dans la société laïque française.Parmi les religions présentes en France, cinq d’entre elles, dont le bouddhisme, possèdent un organe que l’Etat considère comme son interlocuteur habituel. Pour le bouddhisme, c’est l’UBF qui assume cette responsabilité.

Sur votre site, on peut lire que, depuis 1986, l’UBF a noué des liens de confiance avec les pouvoirs publics, les médias et la société civile. Concrètement, qu’en est-il ?

L’UBF est désormais consultée lors des débats sur les grandes questions nationales et elle a le statut d’interlocuteur vis-à-vis des ministères et des différentes administrations. Elle est invitée aux cérémonies organisées par l’Etat français, comme tout récemment, le 7 novembre, au lancement des commémorations du Centenaire de la Première guerre mondiale à l’Elysée. L’UBF est régulièrement sollicitée par les ministères et le Parlement pour participer à des consultations et des débats portant par exemple sur la lutte contre les discriminations, le port de signes religieux à l’école ou la législation sur les cendres funéraires. Concernant l’international, outre les relations naturelles avec les pays asiatiques, l’un des vice-présidents de l’UBF est très impliqué au cœur de la représentation de la société civile auprès des instances européennes.Côté médias, les bouddhistes ne font guère parler d’eux à part dans les émissions « Sagesses bouddhistes », diffusées par France 2 le dimanche matin depuis 1997, et qui réalisent d’excellents taux d’audience. Cette discrétion nous semble plutôt un bon signe. Est-ce que vous avez l’occasion de rencontrer ou de dialoguer avec le monde économique ou avec des chefs d’entreprises ? Les bouddhistes de France sont comme tout un chacun des acteurs économiques, et il se trouve parmi eux des chefs d’entreprise et des financiers. Certains centres accueillent des managers en stage de méditation ou de gestion des émotions. L’UBF reçoit de plus en plus souvent des demandes d’intervention de la part de grandes écoles de commerce.Le Bouddha prône d’allier les qualités du cœur à la sagesse, au sens de discernement. Quel meilleur conseil de période de crise que d’exercer notre capacité de discernement, quelle que soit notre position sociale et économique. Le bouddhisme invite à rechercher les causes des difficultés pour agir sur elles, sans céder à la morosité.Pour citer un grand maître bouddhiste du IIème siècle, Nagarjuna adressait au roi  des conseils toujours d’actualité tels que : Protège le pauvre d’avoir à désirer tes biens. Ne crée pas de taxes, réduis celles (qui sont élevées), Et libère la population de la peur du percepteur qui se montre à sa porte.

Manuel Valls, présent lors de la fête du bouddhisme de mai 2013, a déclaré : « En venant ici j’ai voulu vous adresser un signe de respect, le signe de la considération de la République et pour le fait que vous parlez de laïcité et que vous la respectez profondément. » Pouvez-vous nous parler de la laïcité ? Comment voyez-vous la place des religions dans la société ?

L’absence de définition officielle du terme « laïcité » laisse le champ libre aux interprétations. A nos yeux, elle est fondée par l’article 1 de la loi de 1905 : «  la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »

La liberté de conscience, qui consiste à pouvoir  choisir sa religion, en changer, décider de ne pas en avoir, critiquer les religions y compris la sienne, nous apparaît comme la modalité garantissant la séparation des pouvoirs politiques et religieux et plaçant les religions et mouvements de pensée sur un pied d’égalité devant les instances politiques. Garante de la démocratie et des libertés personnelles dans notre pays, la laïcité est comme l’oxygène de notre société, et il nous incombe de ne pas polluer l’air dont nous avons besoin pour respirer, pour vivre !

Quant à la place des religions dans une société, elle évolue au même rythme que la société concernée. Grande ou petite, elle est essentielle car chacun a des droits et des devoirs. Il est de la responsabilité de chaque citoyen – qu’il suive ou ne suive pas une religion -  de participer à la vie de l’Etat et donc d’exprimer ses opinions et conviction. Il a le droit, non pas de les imposer, mais de les exposer, voire de les défendre, haut et clair, sur la place publique, ce, qu’elles soient imprégnées de valeurs humanistes, philosophiques politiques, sportives, ou … religieuses.

L’expression « le vivre ensemble » est à la mode. De toute façon, nous ne pouvons que vivre ensemble. Mon rêve serait un vivre ensemble empreint d’un réel respect de l’autre, tant et si bien que chacun pourrait se montrer tel qu’il est, sans avoir à jamais cacher ses emblèmes et symboles. Comment éduquer un enfant à accepter « l’autre » en lui dissimulant tout ce qui est « autre » ? Comment lui donner le choix en lui cachant les divers choix ?

Vous faites partie de la Conférence des responsables des cultes en France représentant les six principales religions (catholique, protestante, orthodoxe, musulmane, juive, bouddhiste). La crise économique actuelle était au cœur de votre dernière rencontre. Que pouvez-vous dire au sujet de cette crise ?

N’ayant pas compétence en la matière, tout ce que je puis dire est que les bouddhistes constatent que le monde change en profondeur, que les valeurs ne sont plus intériorisées de la même manière par les différentes générations, bref que nous vivons une époque de profonde mutation. Nombre de bouddhistes se mobilisent, chacun à l’échelle de son quotidien, pour mettre en œuvre l’entraide concrète, la compassion et autres vertus par lesquelles on œuvre au bien d’autrui.

Selon le bouddhisme, chacun est le principal artisan de ce qui lui advient. D’où l’importance d’assumer ses responsabilités et de faire preuve de discernement dans ses choix et décisions, dans tous les domaines. D’où la nécessité d’avoir accès à l’instruction, afin de disposer de bons outils de réflexion. Nagarjuna disait donc également au roi : Là où, dans le pays, il est des écoles, Fournis aux enseignants moyens d’existence et propriétés. Agis de façon à accroître la sagesse.

De manière plus générale, quel rôle les religions ont-elles à jouer dans la crise financière que nous connaissons aujourd’hui ?

Le rôle traditionnel est l’accueil, le réconfort et l’entraide, ce me semble. Mais pas seulement.Plutôt que de parler du « rôle des religions », je préférerais parler du « rôle des responsables politiques et économiques ayant des convictions religieuses ». Plutôt que de dissocier leur foi de leur travail de manière quasi schizophrénique, il me semblerait normal qu’ils s’appuient sur leur foi pour chercher des pistes innovantes, sur fond d’éthique et de respect de chaque individu. Justement, la 9e fête du bouddhisme à la Grande pagode du bois de Vincennes, en mai 2013, était placée sur le thème de « l’éthique et de la compassion », des fondamentaux de la pratique du bouddhisme.

Pouvez-vous nous parler plus particulièrement de l’éthique ?

L’éthique est l’un des trois piliers de la pratique bouddhiste, les deux autres étant la concentration et la sagesse, qui par ailleurs se fondent sur elle.Ses principes peuvent sembler simplistes, et pourtant leurs implications vont très loin.Le premier précepte est « s’abstenir d’ôter la vie », en incluant tout acte et toute mesure susceptible d’attenter à la vie de quiconque, directement mais aussi indirectement, en précisant que le décideur assume une bien plus grande responsabilité que l’exécutant. Acculer quelqu’un au suicide en le harcelant, en le terrorisant ou en le ruinant revient à le tuer.

Le deuxième précepte est « s’abstenir de s’emparer de ce qui n’a pas été donné », sous-entendu s’approprier par un quelconque moyen – force, ruse, tromperie, etc. – des biens appartenant à autrui.Les déclinaisons sont manifestement nombreuses dans le monde de la finance.

Par ailleurs, le mahayana conçoit l’éthique de façon particulièrement large, avec trois volets, dont un classique et deux inédits : abstention de comportements nuisibles à quiconque (soi-même et autrui) ; épanouissement du potentiel personnel : développer la sagesse et la connaissance, ou encore la patience, le respect d’autrui, etc. ; aide à autrui, dont explicitement le fait de donner accès à des formations concourant à rendre les personnes autonomes sur tous les plans, y compris économiques, en leur apprenant par exemple à gérer leurs biens et à les faire fructifier.

Chez les bouddhistes français, il existe depuis quelques années un fort militantisme tiers-mondiste, écologiste ou pacifiste (on a vu en 2007 les bouddhistes français protester officiellement contre la répression des manifestations en Birmanie). Frédéric Lenoir, spécialiste des religions et auteur d’un ouvrage de référence sur le bouddhisme en France*, parle même d’un « nouveau bouddhisme engagé ». Qu’en pensez-vous ?

J’avoue que je ne me reconnais guère dans les analyses sociologiques.Sont-ce les bouddhistes français qui seraient attirés par le « militantisme tiers-mondistes », ou les « militants tiers-mondistes » par le bouddhisme ? Bien avant les manifestations de 2007 à propos de la Birmanie, il y en avait eu à propos du Tibet, ou du Vietnam, ou du Cambodge, ce me semble ? Le fait est que le bouddhisme met l’accent sur la compassion, et invite à l’altruisme et au respect, de soi, d’autrui et de l’environnement.Un autre élément est l’histoire de la communauté bouddhiste de France et de ses composantes : au moins 2/3 des bouddhistes qui vivent en France sont d’origine asiatique, c’est-à-dire qu’ils sont issus de l’immigration, pour des raisons certes principalement politiques, mais accompagnées de graves difficultés matérielles.Quant à « un nouveau bouddhisme engagé », je ne comprends pas bien le qualificatif « nouveau », chaque instant présent étant par définition nouveau à l’éclairage de l’impermanence, l’un des sceaux du bouddhisme. Si le sens est qu’auparavant les bouddhistes n’étaient pas engagés sur le plan social, il me semble pourtant que, de tous temps et en tous lieux, des bouddhistes se sont fermement impliqués dans la vie politique et économique de leur pays. Tous les bouddhistes ne sont pas forcément des religieux en clôture se consacrant à la seule méditation. Ils peuvent être rois, ministres, médecins, marchands, agriculteurs, artisans, etc.

Concernant le « bouddhisme engagé », le mieux est de laisser la parole au Vénérable Thich Nhat Hanh : « Nous avons auparavant utilisé le terme ‘bouddhisme engagé’, et maintenant, nous utilisons le terme ‘bouddhisme appliqué’, mais dans les années trente, en Chine, il y avait déjà le terme ‘bouddhisme engagé’, ‘bouddhisme du peuple’, ‘bouddhisme du monde’. C’est-à-dire le bouddhisme dans la vie quotidienne, dans la société, dans la vie des gens. (…) Nous étudions et transmettons seulement le bouddhisme appliqué, un bouddhisme utile, appliqué dans la vie quotidienne. »

Propos recueillis par Mireille Davienne, mis en ligne le 10 décembre 2013

* La Rencontre du bouddhisme et de l’Occident, Albin Michel, 390 p., 18 €.

Contacts

L’Union bouddhiste de France : www.bouddhisme-france.org

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